Quatre siècles dans un rayon de vingt-cinq kilomètres
Quatre cent vingt-six ancêtres d'une même famille du pays d'Ancenis,
reconstitués de 1527 à nos jours. Presque tous laboureurs, presque tous nés entre
l'Erdre et la Loire. Et, sur une branche latérale, une fille de laboureur des Touches
qui embarqua en 1781 pour Saint-Domingue et dont le fils allait devenir le plus célèbre
peintre d'oiseaux du monde.
426ancêtres directs
16générations
11communes principales
1527ancêtre le plus ancien
I · L'arbre
Quatre cent vingt-six personnes, rangées en cercles
Chaque anneau est une génération, chaque secteur un ancêtre. Le vert
signale une personne identifiée, le beige une case restée vide. Les noms n'apparaissent
que sur les quatre premiers anneaux : au-delà, ils deviendraient illisibles, mais le
dessin continue de dire l'essentiel.
II · Ce que la mémoire retient
L'échelle des générations
Chaque génération double le nombre théorique d'ancêtres : 2 parents,
4 grands-parents, 8 arrière-grands-parents. À la seizième, il en faudrait 65 536. Le
tableau confronte ce que la théorie exige à ce que les registres ont livré. La chute est
le sujet même de toute généalogie.
Jusqu'à la quatrième génération, la mémoire tient : quatorze
arrière-arrière-grands-parents sur seize. Puis les registres paroissiaux prennent le
relais et le rendement s'effondre — 27 % à la septième génération, 3 % à la onzième.
Le maximum absolu se situe à la onzième génération, avec cinquante-neuf ancêtres
identifiés : c'est la limite pratique des registres de Loire-Atlantique, dont les plus
anciens remontent au milieu du XVIe siècle.
III · Le pays
Un mouchoir de poche
Sur les 426 ancêtres, l'écrasante majorité naît dans une poignée de
paroisses du nord de la Loire-Inférieure, entre l'Erdre et la Loire. Mésanger et
Les Touches à elles seules en fournissent quatre-vingt-treize.
Carte schématique. La taille des points est proportionnelle au nombre
d'ancêtres nés dans la commune. Nantes et Ancenis figurent comme repères ; Couëron,
en rouge, apparaîtra plus loin.
Cette concentration n'a rien d'anecdotique. Elle raconte une société où l'on
épousait sa voisine, où la terre ne se quittait pas, et où les mêmes patronymes
reviennent de génération en génération. Les actes en portent la trace directe :
Pierre Ouary et Anne Ouarie, mariés vers 1730, étaient cousins. Toute la descendance
remonte donc deux fois au même ancêtre du XVIe siècle, par deux chemins
distincts.
Deux exceptions rompent ce cercle. Les Vavasseur, forgerons, viennent des confins
du Morbihan et des Côtes-d'Armor, à cent cinquante kilomètres de là. Et une branche
part pour l'Amérique — c'est l'objet de la dernière partie.
De quoi vivait-on
Laboureur22
Cultivatrice8
Cultivateur4
Forgeron3
Boulanger2
Aubergiste2
Maçon2
Métayer1
Menuisier1
Ménagère1
Métiers relevés sur les seuls ancêtres directs. « Laboureur » ne
désigne pas un journalier : c'est le paysan qui possède son attelage et ses charrues,
le haut de la hiérarchie villageoise.
Âge moyen au décès, calculé sur les 1 158 personnes de l'arbre dont on
connaît à la fois la naissance et la mort, regroupées par demi-siècle de naissance.
La courbe se dégrade régulièrement du XVIIe au début
du XIXe siècle, avec un creux marqué pour la génération née entre 1800 et 1849 —
celle qui atteint l'âge adulte dans une campagne appauvrie et affronte les épidémies de
choléra. Le redressement du XXe siècle est spectaculaire : plus de vingt-six
années gagnées en un siècle.
Une réserve sur le premier point
Les 61 ans affichés pour la cohorte 1550-1599 sont un mirage statistique. Pour cette
période, seules les personnes ayant vécu longtemps — donc laissé plusieurs actes — ont
pu être identifiées. Les nourrissons morts sans baptême inscrit n'apparaissent nulle
part. Le chiffre mesure la survie des documents, pas celle des gens.
Onze pour cent des personnes datées meurent avant cinq
ans. Le chiffre réel était bien supérieur : ces enfants-là sont précisément ceux
que les registres oublient le plus.
V · Trois vies
Sortir de l'anonymat des registres
Un ancêtre paysan ne laisse en général que trois lignes : un baptême, un
mariage, une sépulture. Trois hommes de cette lignée font exception, parce qu'un
événement les a jetés dans les archives — une guerre civile, une industrie, une
photographie.
7e génération
Jacques Guérin
vers 1747 — 7 juin 1794
boulanger, aubergiste, officier municipal
Il tenait à Riaillé une boulangerie et l'auberge de L'Écu de France, et
servait la commune sous la Révolution. Le 19 prairial an II, les chouans du Segréen
menés par Sarrazin font une incursion en Loire-Inférieure : ils massacrent une
trentaine de républicains à Riaillé et détruisent le haut fourneau. Jacques Guérin
est tué dans son arrière-boutique.
Son beau-frère Jacques Letort, maire de Saint-Mars-la-Jaille, avait été fusillé
six mois plus tôt. Dans ce pays-là, la Révolution ne fut pas une abstraction
parisienne : elle passa de ferme en ferme.
9e génération
François Vavasseur
1699 — 1762
forgeron aux Forges des Salles
Seule branche non paysanne de toute l'ascendance, et seule venue de Bretagne
intérieure. Il travaillait au fond de la forêt de Quénécan, au sud de l'actuel lac de
Guerlédan, dans un village sidérurgique complet : maison du maître de forges,
logements ouvriers, cantine, école, chapelle.
Le site a cessé toute activité en 1877 et n'a pratiquement pas bougé depuis. Classé
à l'inventaire des Monuments historiques en 1980, il se visite aujourd'hui — c'est
l'un des rares endroits où l'on peut encore voir, presque intact, le décor de travail
d'un ancêtre du XVIIIe siècle.
3e génération
Louis Frédéric Bonnet
1884 — 1957
brancardier, valet de ferme, cultivateur
Brancardier pendant la Grande Guerre. Son frère Henri y est tué en 1915, à
vingt-neuf ans, dans l'attaque de Quennevières. Une photographie le montre en tenue,
brassard au bras.
Avant d'exploiter une très petite ferme à Carquefou, il fut employé — « valet »,
disait-on dans la famille — du marquis de Dion, probablement au château de Maubreuil.
Soit le même homme qui fonda les usines De Dion-Bouton, un temps premier constructeur
automobile du monde. L'écart entre les deux destins, dans le même champ de vision,
dit assez bien ce qu'était la société rurale de 1910.
Nous René Chollet officier public préposé pour l'exécution de la loi du 20 septembre
1792 dans le territoire de la commune de Riaillé, département de la Loire-Inférieure,
district d'Ancenis, sur la déclaration qui nous a été faite par les veuves des
ci-dessous dénommés assassinés…
Registre d'état civil de Riaillé, 19 prairial an II
VI · 1914-1918
Cinq hommes
L'arbre recense cinq hommes en âge de combattre morts entre 1914 et 1916.
Aucun n'est un ancêtre direct : ce sont des frères, des beaux-frères, des cousins. C'est
exactement à cela que ressemble une famille après la guerre — les lignées continuent par
ceux qui sont revenus.
Jean Antoine Penaud32 ans · 1914Verneuil-Courtonne, Aisne
Henri Auguste Bonnet29 ans · 1915Quennevières, Oise
Augustin Pierre Chaintrier26 ans · 1915Souain-Perthes-lès-Hurlus, Marne
Jean Marie Joseph Jumois33 ans · 1916Tahure, Marne
Augustin Rechignard39 ans · 1916Froidos, Meuse
Quennevières, Souain, Tahure : trois noms qui ne disent plus
rien et qui furent, en 1915, des offensives entières.
VII · Le cousin d'Amérique
John James Audubon
Le plus célèbre peintre d'oiseaux du monde est né Jean Rabin, le
26 avril 1785 aux Cayes, à Saint-Domingue. Sa mère, Jeanne Rabine, était née vingt-sept
ans plus tôt au hameau des Mazures, commune des Touches — dans la paroisse même où les
Ouary labouraient depuis deux siècles. Les deux lignées partent du même homme.
John James Audubon. Le naturaliste posa en trappeur pour servir sa légende américaine. Library of Congress, domaine public · Wikimedia CommonsPortrait commémoratif, entouré de vignettes tirées de ses planches. Library of Congress, domaine public · Wikimedia Commons
Les deux branches
Guillaume Ouary, laboureur aux Touches, meurt en 1652. Deux de
ses enfants ouvrent deux histoires sans rapport : son fils Pierre reste au village, sa
fille Renée est à l'origine de la lignée qui mènera à Audubon. Onze générations d'un côté,
sept de l'autre.
Cousinage au sixième degré, avec quatre générations d'écart.
Jeanne Rabine, fille de chambre
Baptisée aux Touches, à l'église Sainte-Mélaine, le 14 mars 1758. Le tanneur Cébron,
voisin du hameau des Mazures, la recommande à Jacques Pallon de la Bouverie, juge en
retraite devenu planteur. Le 23 octobre 1781, elle embarque quai de la Fosse à Nantes
sur Le Conquérant, avec la famille Pallon, pour Saint-Domingue. Elle a
vingt-trois ans et ne reverra jamais la Bretagne.
Aux Cayes, elle rencontre Jean Audubon, capitaine nantais, planteur et négrier,
marié en France. Elle meurt quelques mois après la naissance de son fils, emportée par
une fièvre tropicale. L'enfant est confié à Catherine Bouffard, compagne de son père,
puis ramené en France en 1788.
Il grandit à La Gerbetière, à Couëron, chez l'épouse légitime de son père. En 1794,
le couple l'adopte sous le prénom de Fougère — le nom du jour de sa naissance
au calendrier républicain. En 1803, muni d'un faux passeport destiné à lui éviter la
conscription, il embarque pour les États-Unis sous le nom de John James Audubon.
L'église Sainte-Mélaine des Touches, paroisse de baptême de Jeanne Rabine en 1758. Llann Wé², CC BY-SA 3.0 · Wikimedia Commons
Une vie
1785Naissance aux Cayes, à Saint-Domingue, sous le nom de Jean Rabin. Sa mère meurt quelques mois plus tard.
1788Son père l'emmène en France. Il grandit à La Gerbetière, à Couëron, chez l'épouse légitime de celui-ci.
1794Adopté sous le prénom de Fougère, nom du jour de sa naissance au calendrier républicain.
1803Départ pour les États-Unis avec un faux passeport, destiné à lui éviter la conscription napoléonienne.
1808Épouse Lucy Bakewell. Le couple part tenter sa chance sur la frontière du Kentucky.
1819Faillite, prison pour dettes. Il n'a plus que son crayon pour vivre et se met au portrait.
1826Embarque pour l'Angleterre avec 250 dessins, cherche graveurs et souscripteurs.
1827Première livraison de The Birds of America. La gravure commence à Édimbourg chez Lizars, puis passe à Londres chez Havell.
1838Dernière planche. Onze ans de parution, 435 planches, 1 065 oiseaux.
1851Meurt à Manhattan, dans le domaine qui deviendra le quartier d'Audubon Park.
L'œuvre
The Birds of America est une folie technique autant
qu'artistique. Audubon exige que chaque oiseau soit représenté grandeur nature : il faut
donc du papier « double éléphant », le plus grand format disponible, et le flamant rose
doit courber le cou pour tenir dans la page. Chaque planche est gravée à l'eau-forte et
à l'aquatinte, puis coloriée à la main, une par une.
435planches gravées, coloriées à la main, publiées de 1827 à 1838
1 065oiseaux représentés, tous à taille réelle
97 × 66centimètres : le format « double éléphant », imposé par la taille du héron
11,5millions de dollars, record mondial pour un livre imprimé, Sotheby's 2010
Planche I : le dindon sauvage, gravé par W. H. Lizars à Édimbourg. Audubon fit du « gobbler » son sceau personnel, avec la devise America my country. BnF via Wikimedia Commons, domaine public · Wikimedia CommonsPlanche V, première livraison. Chaque oiseau est peint grandeur nature, sur sa plante nourricière. BnF via Wikimedia Commons, domaine public · Wikimedia Commons
Le financement se fait par souscription, planche après planche,
pendant onze ans. L'entreprise coûte à Audubon 115 640 dollars de l'époque — plus de deux
millions d'aujourd'hui — qu'il finance en vendant des copies à l'huile, des portraits et
des peaux d'animaux chassés en route. Moins de cent vingt exemplaires complets subsistent.
En décembre 2010, l'un d'eux est adjugé 11,5 millions de dollars chez Sotheby's à Londres :
le prix le plus élevé jamais payé pour un livre imprimé.
Trois anecdotes
Le fil d'argent. Au printemps 1804, à Mill Grove en Pennsylvanie,
Audubon noue un fil d'argent à la patte de cinq oisillons — des moucherolles phébi —
pour savoir si les oiseaux reviennent nicher où ils sont nés. Il affirme en avoir
retrouvé deux l'année suivante. L'histoire lui vaut le titre de premier bagueur
d'oiseaux d'Amérique. Elle est aujourd'hui contestée : un taux de retour de 40 %
est vingt fois supérieur à ce qu'observent les ornithologues modernes, et une
reconstitution des dates montre qu'il n'était pas en Pennsylvanie au printemps 1805.
Le canular des poissons. En 1818, le naturaliste Constantine
Rafinesque séjourne chez lui dans le Kentucky. Une nuit, croyant capturer une
chauve-souris d'espèce nouvelle, il fracasse le violon favori de son hôte. Audubon se
venge en lui décrivant des poissons et des mammifères de l'Ohio entièrement imaginaires,
que Rafinesque publie sérieusement comme espèces nouvelles.
L'aigle qui n'existait pas. Sa carrière décolle avec la
« Bird of Washington », un aigle géant qu'il dit avoir observé et dont il fait une
planche spectaculaire. Aucun spécimen n'a jamais été retrouvé, aucune observation
indépendante n'est venue la confirmer, et les travaux récents concluent à une
fabrication. L'oiseau qui l'a rendu célèbre n'a probablement jamais volé.
Ces trois épisodes ne retirent rien à l'œuvre. Ils rappellent qu'Audubon était
aussi un entrepreneur en quête de souscripteurs, dans un milieu scientifique où la
découverte d'une espèce valait une réputation.
Ce qui porte son nom
Une montagne du Colorado, d'abord : le mont Audubon, 4 032 mètres,
dans les Indian Peaks du Front Range, au nord-ouest de Boulder. Un quartier de
Manhattan ensuite, Audubon Park, bâti sur le domaine où il finit ses jours. Plusieurs
oiseaux enfin — la paruline d'Audubon, l'oriole d'Audubon, le puffin d'Audubon.
Et surtout la National Audubon Society, fondée en 1905, plus d'un
demi-siècle après sa mort et sans aucun lien avec sa famille. C'est aujourd'hui la
plus ancienne et la plus vaste organisation de protection des oiseaux des États-Unis.
Ce nom fait débat. Audubon possédait des esclaves — neuf personnes travaillaient
dans sa maison — les a vendus lors de sa faillite, en a racheté dans les années 1820,
et s'est publiquement opposé à l'abolition. Le 15 mars 2023, après plus d'un an de
consultation, le conseil d'administration de la National Audubon Society a voté le
maintien du nom, estimant que l'organisation « dépasse le nom d'une seule personne »,
tout en engageant 25 millions de dollars pour ses programmes de diversité. Trois
administrateurs ont démissionné.
Plusieurs sections locales ont tranché autrement et se sont rebaptisées
« Bird Alliance » : New York, Chicago, Detroit, Washington, la baie de San Francisco.
Le débat n'est pas clos.
Sa descendance
Ses deux fils survivants, Victor Gifford et John Woodhouse,
épousèrent les deux filles de John Bachman, le pasteur-naturaliste de Charleston qui
collabora aux Quadrupèdes vivipares d'Amérique : Maria Rebecca et Mary Eliza,
mortes toutes deux avant trente ans, à un an d'intervalle. Les deux frères se
remarièrent.
La lignée masculine américaine s'est ensuite presque éteinte. Selon le biographe
Francis Hobart Herrick, William Bakewell Audubon (1847-1932), petit-fils du peintre,
émigra en Australie ; son fils Leonard Benjamin, né en 1888, resta l'unique représentant
mâle de la branche américaine des Audubon.
VIII · Le pays aujourd'hui
Les Touches
Deux mille six cent trente-huit habitants en 2023, canton de
Nort-sur-Erdre. Le hameau des Mazures existe toujours. L'église Sainte-Mélaine, où
Jeanne Rabine fut baptisée en 1758, a été reconstruite au XIXe siècle, mais
la commune entretient la mémoire de celle qui en est partie.
Le bocage vu du Mont-Juillet : le paysage de neuf générations sur seize. Wikimedia Commons · Wikimedia CommonsLes Touches sur la carte de Cassini, levée peu avant le départ de Jeanne Rabine. Wikimedia Commons, domaine public · Wikimedia CommonsL'église Sainte-Mélaine, reconstruite au XIXe siècle. Llann Wé², CC BY-SA 3.0 · Wikimedia Commons